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13/10/2017

VERSAILLES (2)

Versailles, fenêtre du purgatoire (2ème partie)

Par Thierry NAMUR

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Les témoignages de Camille Flammarion

Si hantise il y a eu au hameau de la Reine et au château de Versailles en général, il appartient à Camille Flammarion, célèbre astronome et auteur de « Les maisons hantées » et spécialiste de ce genre de phénomènes, de la définir. Dans le chapitre « L’ambiance des demeures », il se demande : « Reste-t-il quelque chose de matériel dans une demeure après la mort des êtres qui l’ont habitée ? Certaines observations sembleraient l’indiquer ». Ce grand savant illustre sa réflexion par deux hantises qui montrent la porosité de notre monde avec un ailleurs.

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Camille Flammarion (1842-1925) dans son observatoire de Juvisy.

Le premier cas de hantise lui a été rapporté par Mlle Renaudot, jeune savante et mathématicienne qui a dormi dans la chambre d’une amie récemment décédée. Durant deux nuits consécutives, ce sont des vacarmes, des bruits de pas, des mouvements, des craquements, des coups frappés sur le portrait de la personne décédée. La scientifique dit que ces « manifestations étaient extrêmement désagréables, surtout parce que l’on sait que l’on a affaire à des causes inconnues ». Une autre jeune femme, qui dormait à côté, n’a rien entendu la première nuit mais avoue « qu’elle a eu très peur au point d’en claquer des dents » par la suite. Les «  témoins sont deux personnes incapables d’avoir été influencées, par aucune illusion et aussi sceptiques l’une que l’autre » pointe Flammarion. Mlle Renaudot est à la fois effrayée et, comme nos deux Anglaises, curieuse de comprendre. Elle regrette « que malgré son désir d’en savoir plus, elle n’ait rien observé pour pouvoir contrôler le phénomène et obtenir si possible l’explication de cette étrange manifestation ».

J’ouvre là une parenthèse. Le plus souvent, les témoins sont bouleversés par leur expérience et se livrent à une quête pour savoir ce qui leur est arrivé. Jules Verne dans les "Indes noires’’ écrit cette phrase qui leur va bien : "- Aurais-tu quelque regret d'avoir abandonné le sombre abîme dans lequel tu as vécu pendant les premières années de ta vie, et dont nous t'avons retirée presque morte ? - Non, Harry, répondit Nell. Je pensais seulement que les ténèbres sont belles aussi. Si tu savais tout ce qu'y voient des yeux habitués à leur profondeur ! Il y a des ombres qui passent et qu'on aimerait à suivre dans leur vol ! Parfois ce sont des cercles qui s'entrecroisent devant le regard et dont on ne voudrait plus sortir ! Il existe, au fond de la houillère, des trous noirs, pleins de vagues lumières. Et puis, on entend des bruits qui vous parlent ! Vois-tu, Harry, il faut avoir vécu là pour comprendre ce que je ressens, ce que je ne puis t'exprimer !"

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Gravure sur bois parue en 1888 dans le livre de Camille Flammarion, intitulé « L'atmosphère : météorologie populaire ».

Le second cas de hantise est attesté par Camille Flammarion lui-même. Un couple dort dans une chambre de location quand, à minuit, l’épouse ouvre les yeux « se sentant envahie par l’impression des plus pénibles que dans le plafond de la chambre devait se cacher quelque chose d’affreux ». Le mari ne ressent rien. Après des nuits terribles pour elle, le couple change de chambre. Mais l’angoisse de l’épouse l’oblige à du repos ailleurs. C’est alors que l’on apprend que le fameux plafond s’est effondré, libérant le cadavre d’un enfant momifié au cou tordu !

Le mal être, l’angoisse, la curiosité exacerbée qui pousse les témoins à en savoir plus (les Anglaises y passeront leur existence), la différence de perception des témoins, la fatigue voilà des points communs entre les hantises et l’aventure de Versailles.

Une rumeur veut que Louis XIV ait aussi vécu une hantise en 1695. Un fantôme sous la forme de la lueur pâle et froide d’un visage se penche près de lui alors qu'il vient de se coucher. C’est le fantôme de Marie-Angélique de la Vallières. La duchesse lui demande de quitter Mme de Maintenon et lui rappelle les serments faits envers elle. Les fantômes seraient-ils jaloux, comme nous autres simples mortels ? Ce "fantôme" lui aurait dit, sujet sensible pour le roi, que le renvoi de Mme de Maintenon allégerait son purgatoire où le roi irait après la mort et que, bientôt, il viendrait la rejoindre. Ce en quoi notre désincarné se trompe puisque le roi vivra encore vingt ans. Elle termine en accusant Mme de Montespan de l'avoir empoisonnée et conjure Louis XIV de se tourner vers Dieu.

 

Proposition d’autres pistes

Que voient donc les témoins ? Nos vies laisseraient des traces enregistrées dans un sillon ineffaçable que, dans certaines conditions, des médiums pourraient décoder, comme un diamant sur un disque microsillon.

Hypothèse plus alambiquée mais peu convaincante, Mlles Jourdain et Moberly auraient capté des fragments de souvenirs de Marie-Antoinette ou bien un rêve du jardinier ou d’un homme ayant lu des documents historiques archivés. Pour les principales intéressées, la bonne hypothèse est qu’elles auraient perçu des fragments de souvenirs de Marie-Antoinette.

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Eleanor Jourdain et Annie Moberly, les deux Anglaises qui ont vécu une étrange "aventure" au château de Versailles en 1901.

Léo Talamonti dans son livre « Univers interdit » évoque les êtres humains capables de capter les images et les sons des temps révolus. Dans un chapitre intitulé « Une femme qui explorait le passé », il prend note des facultés psychométriques de la mexicaine Maria Reyes. Sous un protocole qui exclut a priori la triche, Maria Reyes est capable de « voyager dans le passé avec la précision d’un documentaire cinématographique et l’intensité dramatique des événements vécus ». En transe, les yeux bandés, après qu’on lui a posé un objet dans les mains, elle est capable de tracer les circonstances, souvent dramatiques, liées à cet objet. Avec un bouton de manchette de l’empereur Maximilien, pour un temps dirigeant mexicain, elle voit les manifestations grandioses pour fêter son arrivée. Un morceau de lave, et la voilà assistant à une éruption volcanique. Quand, à son réveil, le docteur s’étonne qu’elle puisse « s’agiter autant pour une simple vision », elle répond que « pour moi, ce n’est pas une vision, mais une réalité que je vis ».

Annie Moberly et Eleanor Jourdain ont-elles ce don ? Ont-elles été, comme déjà évoqué, une

tête de lecture de morceaux de passé bloqués dans le parc ? Une conscience créerait et

matérialiserait dans nos trois dimensions des images, semblables à une tapisserie. L’origine

de ces images serait nos pensées, nos souvenirs. Pour les Anglaises, cette mystérieuse entité

aurait fouillé leur cerveau et y aurait trouvé les images de scènes vues le matin sur les

tableaux et dont leur mémoire est repue. Cette entité malicieuse, émettrice de leurres, aurait

brouillé cette mémoire en y ajoutant ses propres images et aurait animé tout cela en tableaux

vivants mais mornes. Cela expliquerait pourquoi les Anglaises assistent à des scènes

différentes. À la lecture de leur ressenti, on a l’impression qu’elles vivent un rêve éveillé. Le

dernier chapitre de leur livre, est intitulé « Une rêverie ». Elles ont matérialisé ce qui s’est

imprimé dans leur cerveau dans la visite du château. Le caractère électrique du jour, relevé

par les services météos de l’époque, est le détonateur. La nature et les qualités de perception

des Miss a fait le reste.

Le passé qui fait irruption dans le présent, sans être fréquent, n’est pas rare. La scène rapportée se passe à Cinq-Mars-la-Pile en Touraine, et s’ajoute au texte du blog Ces portes étranges qui s’ouvrent sur le passé. Dans la revue Le Monde du Mystère et de l'Étrange, la famille M. témoigne d’un saut dans le temps qu’elle aurait fait en vacances. Durant une promenade tard le soir, elle se retrouve tout à coup au milieu d'un étrange cortège qui traverse silencieusement la bourgade. Effrayée, la famille voit « des gens de toutes sortes, en costumes d'autrefois, à pied, à cheval, dans des carrosses. On eût dit une assemblée de figurants sur le lieu de tournage d'un film historique : deux chariots traînés par des chevaux noirs, transportant deux jeunes gens aux mains liées. Des soldats en armes entourent l'attelage. Des hommes frappent sur des tambours voilés de velours noir ». La famille, inquiète, veut rejoindre son hôtel mais « en forçant le passage, je m'aperçois que nous passons à travers la foule sans la toucher, comme si ce n'étaient-là que des ombres ». On ricane quand ils racontent leur histoire et puis un client qui se présente comme ex-Conservateur des Monuments historiques, leur dit qu’ils avaient peut-être revu la dernière promenade du marquis de Cinq-Mars, seigneur de ce village, et de son ami de Thou, juste avant leur décapitation, le 12 septembre 1642, à Lyon.

 

La clé de l’énigme

Le témoignage capital en 1964 de Clémence Ledoux livre, à mon avis, la clé de l’énigme, au moins versaillaise. Au cours d’une visite partagée avec un ami à Versailles, Clémence semble préoccupée, observant partout, à droite, à gauche, comme si elle voyait des choses visibles d’elle seule. Enfin, elle raconte : « J’ai vu, partout dans les jardins, des gens en magnifiques costumes de jadis. Ils étaient tristes. Ils semblaient errer». Ce témoignage ouvre une porte fantastique. Le château serait infesté d’âmes (faute de mieux, appelons-les ainsi) prisonnières de leur mélancolie. Ce ressenti est écrit dans le livre « L'île des morts », une bande dessinée qui porte ce dialogue : « Il m’a été donné de voir le rivage d’un océan crépusculaire et d’entendre les hurlements des morts …d’éprouver les souffrances des âmes écartelées, déchirées puis dispersées dans les vents glacés du néant. J’ai eu le cruel privilège de contempler un horizon que nulle lumière divine ne venait illuminer… ». Ce que les témoins voient à Versailles, ce sont les âmes errantes du purgatoire. Le ressenti maussade, l’indifférence des personnages rencontrés, le côté figé, ce monde à un millimètre de nous pourrait n’être que celui d’âmes en peine qui auraient besoin de lumière et d’amour comme l’écrit Stéphane Allix dans ‘’Le test’’. Peut-on imaginer, nous sommes là dans le fantastique, un exorcisme géant pour soulager leur désespoir ?

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« L’île des morts », tableau d’Arnold Böcklin (1883).

 

Les portes à la lisière des mondes, entre le vivant et le purgatoire, ne s’ouvriraient pas car le

passage n’est pas permis sans mourir. Mais la fenêtre vers l’invisible, en l’occurrence le

purgatoire, est bien présente. Les conditions d’accès par cette conscience joueuse pour

montrer ce monde d’infernale solitude sont inconnues. Cette conscience joueuse possède

t-elle une éthique ? L’effet cumulatif des observations de fantômes a-t-il un impact sur notre société ou sur le château ? Renversons les rôles. Et si ces apparitions ne nous visaient pas nous les humains ? Si l’objectif de ces ressentis étaient dirigés ailleurs, pour ces fameuses âmes du purgatoire ? Nous serions témoins de manifestations dont le sens nous échapperait totalement. Nous les penserions pour nous, mais nous serions sur le chemin d’une tâche qui ne nous est pas destinée. Le saura-t-on jamais…

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Les deux tableaux, peints en 1855, par Louis Boulanger et exposés dans la chapelle de l'église Saint-Roch : à gauche, « Les âmes dans le purgatoire » et à droite, « Les âmes délivrées ».



Source : Jacques Levron, « Versailles, ville royale » (Éditions La Nef de Paris) - 1964.

 

FIN DE L'ARTICLE

 

 

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